Gestion de l’inhumation des morts du Covid-19 : Entretien avec le Dr François Xavier Etoa Mebara « …sur un plan humanitaire, au vue de notre contexte socioculturel, tenant compte que nous n’avons pas assez de morts comme en occident, on pourrait se donner une marge de temps de 48 à 72h afin de permettre aux familles et aux communautés de rendre un hommage digne aux disparus tout en observant les mesures barrières prescrites par notre État… »

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Dr François Xavier Etoa Mebara

« …sur un plan humanitaire, au vue de notre contexte socioculturel, tenant compte que nous n’avons pas assez de morts comme en occident, on pourrait se donner une marge de temps de 48 à 72h afin de permettre aux familles et aux communautés de rendre un hommage digne aux disparus tout en observant les mesures barrières prescrites par notre État… »

Au cœur de la pandémie du Covid-19 avec son lot de malades et surtout des morts qui sont  directement inhumés dans les cimetières au mépris des Us et coutumes africains, de nombreuses familles supportent mal  cette décision du gouvernement camerounais qui les empêche d’accompagner dignement les personnes décédées dans leurs villages respectifs. Pour comprendre cette décision du gouvernement qui crée des remous sociaux et surtout chercher à savoir s’il est possible de faire autrement, Forum Libre est allé à la rencontre du Dr François Xavier Etoa Mebara, médecin légiste, Expert Judiciaire Assermenté près de la cour d’appel du Littoral, chef de district de santé de New-Bell et enseignant vacataire de psychocriminologie et psychotraumatologie  au département  de Psychologie et à la faculté médicale et sciences pharmaceutiques de l’Université de Douala. Entretien.

 

Forum Libre : Bonjour Docteur et merci de nous accorder cet entretien pour éclairer nos lecteurs. Depuis l’arrivée de la pandémie du Covid-19 au Cameroun avec son lot de décès, l’inhumation immédiate des personnes atteintes du Covid-19 est difficilement acceptée par de nombreuses familles qui ne peuvent pas faire le deuil. Est-ce que les corps des victimes de cette maladie peuvent-ils transmettre le Covid-19 ?

 

Dr François Xavier Etoa Mebara : Bien le bonjour à vous Mr le Directeur de publication. Merci beaucoup pour la tribune que vous m’offrez afin que nous puissions éclairer vos lecteurs et surtout l’opinion publique sur quelques points aussi sensible sur  la gestion des dépouilles dans le contexte pandémique qui bouleverse aujourd’hui le monde et qui modifie nos habitudes de vie.

Je pense que depuis la survenue de cette épidémie, vous êtes le 1er organe de presse qui donne la parole à un Médecin Légiste. Même dans les comités étatiques, on est très souvent oublié et donc pas associé, alors même que très souvent on a plus des arguments à faire valoir grâce à  notre technicité transversale, j’entends par là connaissances et compétences en matière juridique et en matière de santé.

Pour répondre à votre question, je vais tout d’abord planter le décor de la pandémie liée au Covid-19. Le 31 Décembre 2019, les autorités chinoises ont informé l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) d’un épisode de cas groupés de pneumonies qui avaient un lien avec un marché d’animaux vivants situé dans la ville de Wuhan de la région de Hubei en Chine. Le 09 Janvier 2020, un virus émergent a été identifié par l’OMS comme étant responsable de ces pneumonies en Chine. C’est un nouveau coronavirus, désigné officiellement par l’OMS le 11 Février 2020, SARS-CoV-2 responsable de la maladie CoViD-19 (Coronavirus Disease). Cette maladie se présente comme un syndrome grippal et pouvant se compliquer d’une infection respiratoire de type pneumonie avec détresse respiratoire aigüe. Elle a la particularité d’être très contagieuse, ce qui explique la pandémie observée actuellement et qui justifie la prise de mesures de protection par les différents États dans le monde entier.

Après ce bref rappel, je dirai simplement, au regard de ma petite expérience de Médecin Légiste, dans ce contexte de contagiosité lié au Covid-19, malgré que jusqu’à ce jour aucune étude n’a jusqu’ici pas déterminer le niveau de dangerosité liée à cette pandémie, il convient tout de même d’observer des réserves avec les dépouilles au regard de ce qui se passe avec la maladie chez les vivants.

FL : Selon l’OMS, la famille et les amis du défunt peuvent voir la dépouille pendant les funérailles, à condition de respecter certaines restrictions. Est-il donc nécessaire de se débarrasser hâtivement des corps des victimes de Covid-19 comme c’est actuellement le cas au Cameroun ?

Dr FXEM : Vous faites bien de marquer la précision que les personnes peuvent voir, j’ajouterais même se recueillir auprès de la dépouille des leurs dans le respect des mesures barrières lors de la cérémonie funéraire. Alors, y’a-t-il une raison de se débarrasser hâtivement des corps des victimes de Covid-19 ? Je répondrai que non pour deux raisons.

-Partant du contexte purement Africain en général et du contexte socioculturel qui est le nôtre en particulier à savoir Bantou, la mort chez nous est communautaire et les différents rituels liés aux oraisons funèbres permettent aux familles de faire le deuil suivant nos us et coutumes d’une part, et d’autre part pour des raisons humanitaires. Même si jusqu’à date, on ne sait pas avec exactitude le niveau et/ou la durée de contagiosité desdites victimes de Covid-19, il serait normal et même légitime d’associer la famille au processus d’inhumation en leur donnant un délai raisonnable pour finaliser cette inhumation dans la dignité humaine. N’oublions pas qu’il s’agit là du dernier hommage qui est rendu au défunt. D’où inhumer une personne de façon hâtive pourrait être perçue comme un bannissement du défunt et même considéré comme un enterrement de PARIAS, ce qui n’arrange pas les choses dans les familles et communautés. Cet état de chose entretient une certaine stigmatisation vis à vis des personnes infectées ainsi que les familles qui ne sont pas à l’abri. Ceci pouvant donner lieu à des comportements non citoyens afin de laver cet affront éhonté, car ne le cachons pas ce sera une forme de violence et les psychologues peuvent vous en dire davantage.

-Étant entendu que nous n’avons pas assez de victimes, on pourrait aisément se donner des délais raisonnables avant inhumation question de laisser aux familles et ayants droits de faire toute la paperasse juridico-administrative concernant le défunt parce qu’après il y a les problèmes de succession, d’héritage et j’en passe.

En somme, je pense qu’on peut se donner une marge de manœuvre et ne pas inhumer à la hâte ces victimes de Covid-19 qui sont nos compatriotes et ainsi leur rendre un hommage peut-être pas à la hauteur de leurs vécus, contexte pandémique oblige. Mais nous pouvons leur rendre tout de même un hommage en toute simplicité dans la dignité humaine absolue. Ce qui pourrait à mon sens contribuer à la dé-stigmatisation de cette maladie.

 

FL : Est-ce qu’il n y’ a pas une possibilité de bien protéger les dépouilles afin de permettre aux familles d’aller inhumer leurs parents dans leurs villages respectifs selon nos différentes us et coutumes ?

Dr FXEM : Fort de ce que nous avons dit plus haut, nous ne connaissons pas encore à date le niveau et/ou la durée de Contagiosité des victimes Covid-19, il serait tout de même risqué de laisser la dépouille à la seule famille, malgré toutes les précautions prises en amont à savoir la désinfection et/ou la décontamination des dépouilles. Je pense et c’est mon avis, que tout ceci devrait se faire en synergie même si cela peut paraître réalisable, ce sera vraiment au cas par cas.

FL : Comment gérer les cas des dépouilles soupçonnés de Covid-19 et autorisés à être immédiatement inhumés alors que les familles attendent encore les résultats des examens au test de confirmation du Covid-19?

Nous sommes dans un contexte de pandémie, c’est clair, maintenant comment gérer cet état de choses? Il faut tout de même admettre que ça pose problème. Nous allons distinguer deux cas des dépouilles suspectes de Covid-19 :

-Les victimes décédées en cours de prise en charge comme Covid-19 qui étaient en attente de confirmation diagnostic. Pour celles-ci et compte tenu du contexte pandémique avec les niveaux de contagiosité des dépouilles non encore bien décrit scientifiquement par des études, il conviendrait de les inhumer comme les victimes Covid-19 confirmées, dans le processus que nous avons défini plus haut, dans la dignité humaine absolue.

-Pour les victimes suspectes Covid-19 décédées, soit décès extra-hospitaliers c’est à dire les décès survenus à domicile, soit au cours du transfert en milieu hospitalier (sujet arrivé décédé à l’hôpital) ou sujet décédé à l’arrivée en milieu hospitalier, il serait quand même prudent et indiqué de faire la désinfection et/ou décontamination de la dépouille, la désinfection des accompagnants ainsi que la désinfection du véhicule de transport, sans oublier la désinfection du domicile du défunt et de ses environs. Faire justement un test post-mortem, ensuite faire une désinfection et/ou décontamination de la dépouille, l’envelopper dans une housse mortuaire imperméable et hermétique et le conserver dans une morgue apprêtée à l’occasion et attendre patiemment le résultat du test.

Si le résultat est positif, faire inhumer la dépouille dans  les conditions de victimes Covid-19 décrites plus haut.

Et si le résultat est négatif, remettre tout simplement la dépouille à la famille à des fins d’inhumation.

FL : Pour le médecin légiste que vous êtes, que faut-il faire pour la bonne gestion des dépouilles afin d’éviter des remous sociaux comme c’est le cas actuellement ? 

(Rires), je pensais avoir tout dit. Je vous dirais que c’est un projet de recherche dans lequel mes paires Camerounais, Africains et moi-même sommes engagés. Ceci étant, comment gérer les dépouilles dans ce contexte Covid-19 ?

Pour le faire il serait important de répondre aux questions qui peuvent susciter les remous sociaux dans notre contexte socioculturel. L’une étant, l’inhumation précipitée et/ou à la hâte des dépouilles Covid-19 ? L’autre étant, devrait-on enterrer toutes les victimes même suspectes de Covid dans les mêmes conditions et ce en l’absence du résultat de test de confirmation ?

Lorsqu’on s’est posé ces questions, il devient clair que les axes d’une bonne gestion des dépouilles s’ouvrent à nous.

Nous l’avons dit, sur un plan humanitaire, au vue de notre contexte socioculturel, tenant compte que nous n’avons pas assez de morts comme en occident, on pourrait se donner une marge de temps de 48 à 72h afin de permettre aux familles et aux communautés de rendre un hommage digne aux disparus tout en observant les mesures barrières prescrites par notre Etat. Donc inhumation même dans les 24h comme c’est le cas actuellement, je dis OUI. Parceque le contexte pandémique l’oblige, mais inhumation sans dignité humaine je dis NON.

 

FL : Comment cela peut se faire sans heurt ?

 

Dr FXEM : L’État devrait pouvoir réquisitionner une Morgue par ville uniquement pour l’entreposage des victimes dites Covid-19. Définir un espace géographique pour l’inhumation des victimes Covid-19 non originaire de la ville d’inhumation.

Il faut d’ailleurs toute une organisation structurée concernant les morgues pendant la période la pandémie. Voici quelques mesures générales qu’il faut intégrer :

  1. Devant l’entrée de l’établissement ou du bureau de réception des familles, respect strict et scrupuleux des mesures barrières.
  2. Informer clairement tous les travailleurs dans ces établissements des mesures à prendre pour éviter toute contamination.
  3. Équiper les travailleurs de matériels de protection individuelle selon leurs postes de travail.
  4. Délimiter 2 secteurs de conservation des corps :
  • un secteur pour les morts dues à la maladie au CoViD-19.
  • un secteur pour les morts suspectes d’être liées au CoViD-19.
  1. Avant de procéder à l’enlèvement de tout corps, s’informer auprès des familles ou du personnel médical sur les circonstances de survenue du décès en faveur d’un coronavirus.

Il faut noter que la mise en place de ces établissements a pour but d’avoir un fichier réel de toutes les victimes Covid-19 et de permettre toute traçabilité quant au devenir des dépouilles et ce même après la crise.

Je vous remercie du temps accordé en espérant avoir répondu à vos attentes et à celles de vos lecteurs.

                           Entretien réalisé par prince Aristide Ngueukam

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