Nord-Ouest Cameroun: Des commerces incendiées pour « désobéissance » aux séparatistes

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Activement recherché par les combattants sécessionnistes pour refus de contribution à l’effort de guerre, d’une part, et d’autre part par les forces régulières, qui le soupçonnent d’appartenance au mouvement insurgé, Bergerin Tchounkeu craint pour sa vie.                                 

    Des individus non identifiés ont incendié la boutique de Bergerin Tchounkeu dans la nuit du 30 au 31 décembre 2019 à Bamenda, la capitale régionale du Nord-Ouest Cameroun. La victime confie que des mains criminelles ont mis le feu à son commerce en guise de représailles, le commerçant ayant cessé de payer « l’effort de guerre ». Il faut entendre par effort de guerre, dans le contexte sécuritaire actuel, la contribution financière, fût-elle modique, que des civils, voire des personnes morales (entreprises privées basées dans les deux régions anglophones en conflit) versent aux combattants de l’Etat fictif de « l’Ambazonie », pour soutenir le financement de la guerre que ces insurgés mènent contre les forces armées nationales depuis octobre 2016.

Bergerin Tchounkeu affirme que, par le passé, il a payé cette taxe indue lors des contrôles de routine des véhicules de transport de voyageurs, contrôles effectués par des présumés ambazoniens. Par ailleurs, des individus en civil, insoupçonnables, se sont présentés quelquefois à sa boutique pour exiger le paiement d’une somme comprise entre 15 000 et 25 000f CFA. Comme de nombreux autres commerçants résidant dans cette ville réputée être l’épicentre du conflit armé dans les deux régions anglophones, Bergerin était obligé de payer ces montants, pour éviter le courroux des séparatistes et partant, sécuriser sa vie. Une initiative réaliste mais hautement risquée, car susceptible de vous attirer les foudres des forces armées loyalistes.  

Pourtant, aucun homme d’affaire dans les dites régions n’y échappe. « Mon cas n’est pas isolé, souligne la victime en pleurs. La plupart des résidents ayant des boutiques achalandées, à Bamenda et ses environs, reçoivent régulièrement des messages, via un numéro de téléphone inconnu, que vous ne pouvez pas recontacter après coup, malheureusement. Ils vous demandent de payer une somme d’argent dont ils précisent eux-mêmes le montant. Vous devez effectuer un paiement électronique au plus vite, parfois dans le respect du délai qu’ils ont fixé. Certains payent jusqu’à 50 000 F CFA. C’est en fonction de la taille de leur commerce et du volume de leur activité. Nos vies en dépendent. » 

En plus de s’acquitter de ses obligations fiscales auprès du Trésor, Bergerin payait donc l’effort de guerre. Ce jusqu’à récemment, quand il s’est senti traqué par les services de renseignement militaire. En effet, depuis le début des hostilités, qui ont déjà coûté la vie à quelque 3 000 personnes, civils et belligérants confondus, le gouvernement s’attèle à la maîtrise des circuits de financements occultes des insurgés séparatistes dans l’optique de leur couper les vivres. C’est dans cette perspective d’ailleurs que les pouvoirs publics camerounais ont prescrit aux opérateurs de téléphonie mobile de procéder à une identification rigoureuse de leurs abonnés et de supprimer toutes lignes suspectes. Une mesure que les « Ambazoniens » contourneraient par des astuces dont eux seuls ont la maîtrise.

Alors que Bergerin se croyait au bout de ses peines, des individus qui seraient mal intentionnés ont fait irruption dans l’appartement que le commerçant loue depuis 2010 à la périphérie de Bamenda. Les faits se sont déroulés dans la nuit du 1er au 02 janvier 2020, alors que Bergerin et sa famille séjournaient à Douala où ils sont allés passer la fête de la Saint-Sylvestre aux côtés de son oncle malade. Le commerçant a été mis au courant de la visite inopinée par des voisins de son appartement. « Mes colocataires m’ont contacté au téléphone pour me dire qu’au petit matin, ils ont constaté que ma porte était entrouverte et que la serrure avait été forcée. Les Boys n’ont rien emporté, curieusement, car le téléviseur se trouvait toujours au salon, pour ne prendre que cet exemple. Je suis convaincu que c’est moi qu’ils recherchaient. », déplore la victime.                             

                             

Incendies, meurtres…  

                                           

Le 31 décembre 2019, au lendemain de l’incendie de la boutique, des coups de feu nourri ont ôté le sommeil aux résidents de Bamenda. Abanda Godlove Ndi, un homme d’affaires très connu dans le Nord-Ouest, a été enlevé par des présumés séparatistes communément appelés « Amba boys », alors qu’il se rendait à Ngui, un petit marché de brousse, pour y faire des achats. La dépouille du commerçant a été retrouvée deux jours plus tard (dans la matinée du 02 janvier 2020) par des membres de sa famille non loin du lieu où il avait été kidnappé. D’autres affrontements armés   ont été signalés dans le Sud-Ouest, aussi bien à Buéa où des voitures ont été incendiées, qu’à Muyuka, où le bureau d’un sous-préfet a été incendié après plusieurs heures d’échanges de coups de feu entre les séparatistes et les forces armées. Le ton non apaisé du chef de l’Etat, dans son adresse à la nation le 31 décembre, explique peut-être le regain de violence observé dès le 1er janvier dans les deux régions en conflit.

L’incendie de la boutique de Bergerin Tchounkeu survient dans un contexte de morosité économique aggravée par la pénurie des devises observée depuis l’année dernière. Les importations s’en trouvent affectées. Illustration : alors que ce chef d’une famille de trois enfants effectuait chaque année au moins quatre voyages en Chine pour approvisionner ses deux boutiques, dont celle du marché central de Douala, moins achalandée, le commerçant depuis le début de la crise anglophone n’effectue qu’un seul voyage d’affaires en 12 mois. Son dernier voyage à Gouanzhou remonte à février 2019. Bergerin a acheté des marchandises (chaussures et sacs à main pour femmes) d’une valeur de 15 millions de F CFA mais, à ce jour, il en a écoulé à peine pour 4 millions.

Dans de telles conditions, le commerçant, qui dit ne plus savoir à quel saint se vouer, n’a plus d’autre choix que de fermer la boutique du marché central de Douala pour se consacrer à autre chose. Il n’exclut pas l’hypothèse d’un exil. Car, entre les harcèlements réguliers des séparatistes et la traque menée par les services de renseignement, le commerçant se trouve comme entre le marteau et l’enclume. Craignant pour sa vie, Bergerin, 52 ans (il est né en 1968 à Baré dans le Littoral) n’est plus retourné dans le Nord-Ouest depuis l’incursion par effraction des inconnus   dans son appartement. Néanmoins, des effets utiles ont été récupérés en toute discrétion dans sa résidence, et lui ont été acheminés nuitamment à Douala par un de ses voisins.     

Ze Onana

 

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